# INLASSABLEMENT CE QUI N'EST PLUS

Léa Bismuth _013


LA DOUCEUR DU DÉSASTRE
Un paysage est avant tout une construction, une position, face à un assemblage d’éléments naturels ; de même que le portrait, avant d’être portrait, est un visage.
C’est de cette manière qu’il nous revient de découvrir les paysages raffinés d’Hélène Muheim, ses Lignes d’horizon dans lesquelles elle n’investit la page que pour mieux souligner la cohabitation du paysage et de son absence : quelques lignes de crêtes et des sommets enneigés sont coupés horizontalement par une ligne floue et volontaire à la fois, laissant deviner, dans la surface immaculée de la page blanche, d’autres beautés naturelles.
Un paysage est donc construction, mais, ici, il est aussi fondamentalement émotion, comme peuvent l’être une mer de nuages ou une épaisse forêt pour les romantiques allemands.

« Le cœur de la montagne s’est arrêté de battre », dit un titre évocateur qui suggère un effacement, une disparition, une fin universelle. Pour autant, avec une douce résignation, le monde continue à vivre lentement, à un rythme amoindri, comme dans un coma : Hélène Muheim représente ainsi, « inlassablement, ce qui n’est plus », et c’est avec patience qu’elle préserve ce qui reste néanmoins, sous les strates de la conscience, dans le souvenir d’un bruissement du vent dans des feuilles d’arbre ou dans celui d’un drame lointain.
Pour cela, elle « maquille » ses paysages comme on maquille des paupières, délicatement, en estompant tellement que les pigments ne font plus qu’un avec la finesse de la peau ou celle du papier : « je maquille les reliquats du monde », dit-elle. Ces reliquats, reliques et traces, l’artiste les trouve aussi dans l’histoire de l’art, dans les sources qu’elle utilise pour réaliser ses dessins, que ce soit l’œuvre d’un sombre graveur suisse du 19ème siècle représentant la Vallée de Chamonix, celle du renaissant Joachim Patinir ou encore les paysages à l’arrière plan des tableaux de Léonard de Vinci.
Que l’on pense justement aux arrêtes des montagnes bleues de sa Sainte Anne pour saisir la complexité d’un paysage à la fois acéré et léger, violent et mystérieux, en surface et en méandre.

Hélène Muheim dessine aussi des Chimères, les miroirs déformants d’un monde mental dans lequel les formes — pas vraiment organiques, mais plutôt minérales — s’assouplissent se contorsionnent, faisant étrangement penser aux circonvolutions tentaculaires et végétales de l’Art Nouveau.
Dans les plis et les strates se cachent des formes : une femme au bonnet d’âne rappelle d’ailleurs qu’il y a de l’humour aussi dans ce travail, du moins une distance sereine face à certaines terreurs. L’une de ces chimères, one more breath, est un souffle : est-ce là un dernier souffle vital ; ou plutôt un souffle créateur, de communication avec les forces cosmiques de l’univers, à l’instar des Bubbles de Roland Flexner ?
Lors de notre rencontre, l’artiste me parle aussi de ses réguliers voyages en Inde, de marches solitaires, de la mort d’un frère dans une avalanche il y a bien longtemps : le désastre plane, mais n’assombrit pas. Reste des dessins si délicats qu’ils ne peuvent être réalisés qu’à la lumière du jour.

# DU VISIBLE À L'INVISIBLE

Anne-Cécile Guitard _ 016



"C’est ici une belle occasion (...) pour établir une théorie rationnelle et historique du beau, en opposition avec la théorie du beau unique et absolu; pour montrer que le beau est toujours, inévitablement, d’une composition double, bien que l’impression qu’il produit soit une; car la difficulté de discerner les éléments variables du beau dans l’unité de l’impression n’infirme en rien la nécessité de la variété dans sa composition. Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la morale, la passion (...) La dualité de l’art est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez, si cela vous plaît, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art, et l’élément variable comme son corps.

Cette dualité, dont parle si justement Charles Beaudelaire pour définir cette Modernité enfantée par la révolution industrielle, caractérise parfaitement l'oeuvre de l'artiste franco-suisse Hélène Muheim. Puisant ses sources dans les multiples strates iconographiques de l'histoire de l'art occidental, elle sonde, tel un spéléologue, dans les entrailles du visible et de l'invisible, du merveilleux et du vécu.
Hélène Muheim se définit elle-même comme une artiste plasticienne, certes. Mais pas seulement. Il y a aussi cette obsession du "faire" qui renvoie à une pratique plus artisanale en ce qu'elle construit lentement un oeuvre, munie d'outils clairement identifiés : le papier, le graphite, et l'ombre à paupières... Étymologiquement, l’art fut d’abord une tecknè ; l’Antiquité grecque ne faisait pas de différences strictes entre le métier d’artisan et le statut  d'artiste. L’art était avant tout considéré comme une habileté, une méthode acquise par apprentissage et reposant sur des connaissances empiriques.
Hélène Muheim fait indéniablement partie de ces artistes "techniciens". Elle a acquis, développé et perfectionne quotidiennement sa maîtrise graphique, se soumettant à la lenteur et l'exigence de l'exercice, parfois jusqu'à l'épuisement physique et émotionnel. Transposant le sfumato dans cette matière veloutée, elle travaille par strates successives : graphite, ombres à paupières, gommage, puis à nouveau graphite, ombres à paupières… Elle frotte, estompe inlassablement, jusqu’à ce que les pigments rentrent dans la peau de ce papier lumineux qu’elle fait venir d’Italie, et qu’elle choisit avec une infinie précaution pour la finesse de son grain et pour sa teinte. Ce papier blanc, légèrement crémeux, est aussi une fenêtre ouvrant sur un monde de solitude et d´introspection, une retraite spirituelle au coeur de l'îlot préservé qu'est l'atelier. Le savoir-faire, tel serait le versant intangible, immuable, de la modernité baudelairienne.

De ces heures interminables de travail et de recherche, où le plaisir se mêle à la douleur, naissent des paysages vaporeux d'une infinie délicatesse, dans lesquels l'artiste s’approprie aussi bien les perspectives atmosphériques de la Renaissance flamande et italienne que la beauté ténébreuse des Romantiques allemands ou l’esthétique souvent macabre d’un Joel-Peter Witkin ou inquiétante d’un Michaël Borremans. La puissance suggestive de ses "bouts du monde par-delà les nuages", ses contrées "empruntées, recyclées, maquillées (Bosch, Bellini, Vinci, van Ruisdael, Hiroshige)" apaisent le besoin de nature d'une enfant confrontée au vertige enivrant des ascensions dans les montagnes suisses. De ces émotions affleurant le papier émanent d’infinies possibilités de lecture pour le spectateur : les paysages d’Hélène Muheim peuvent suggérer un déplacement poétique, ils sont une rêverie qui évoque aussi bien l’ailleurs, un lointain peut-être exotique, que des lieux familiers emprunts de souvenirs intimes. Parfois habités d’une figure humaine ou animale, ils suscitent également une réflexion engagée sur l’idée même de la représentation du paysage et le règne sauvage. Tel serait le versant circonstanciel de la modernité baudelairienne, juste avant que le fil ténu qui sépare le sublime de l’inquiétant ne se casse, une contemporanéité empreinte d'histoire et d'émotions, un langage artistique toujours ouvert et glissant, questionnant sans se répéter la place de l'homme au monde.

Il serait donc inutile d'assigner un rôle précis à une telle démarche dans la jungle luxuriante de l'art contemporain. Résistant aux définitions, aux classifications, à travers ses horizons infinis, l'artiste nous dit, avec toute la grandeur et la fatalité d'une vocation qui l'a choisie : "Ce n'est pas un métier être artiste, c'est un état."

Anne-Cécile Guitard, Commissaire d’exposition, membre de C-E-A Commissaires d’exposition associés, Fondatrice de l’Agenda du dessin contemporain

# PNØMA

Pauline Lisowski_ 016


PNØMA, DES EXPÉRIENCES DE PAYSAGE
Hélène Muheim s'intéresse à la définition du paysage et à ses représentations. Sa pratique artistique est liée à ses voyages et ses explorations, promenades en montagne. Dans ses dessins, elle évoque le contact avec la nature, l'épreuve d'une ascension, le désir d'aller au bout et de se sentir conscient d'exister. Elle interroge le basculement de l'expérience esthétique d'un paysage vers son imagination et son au-delà.
À la galerie Pascaline Mulliez, elle présente un nouvel ensemble d’œuvres de divers formats qui offrent chacune une expérience esthétique d'un paysage. Par ses étranges cadrages, aux limites organiques et la blancheur du vide, l'artiste évoque des visions, des images de rêves. Ses petits dessins présentent des atmosphères oniriques, renvoient à des images de contes anciens...
Face au grand dessin Under the leaves, le spectateur découvre une végétation luxuriante. Derrière chaque feuille, une autre se révèle, dans un jeu de lumière. Hélène Muheim a élaboré une technique particulière de dessin. Elle travaille d'abord à la poudre de graphite et les ombres à paupières viennent rehausser de la couleur et des vibrations lumineuses. Elle cherche, dans ses compositions, à créer un jeu de perception. Son dessin Son âme est restée collée sous ma langue dévoile une forêt dans laquelle les éléments naturels et les animaux s'entremêlent et où surgit un cerf tel un fantôme. Cette œuvre nécessite un temps de contemplation pour que se découvre toute la diversité et richesse de ce paysage. Mountains and trees donne à voir deux horizons, une montagne et une forêt. Derrière, le fond d'un blanc profond laisse la place à l'imagination et à un certain mystère.
Pnøma, le titre de l'exposition raisonne comme une énigme. Il signifie souffle ; par ce choix, Hélène Muheim fait référence à la fois à ce mouvement dans l'air et cet élément vital, ce qui la guide lors de ses longues promenades. À chaque dessin, le spectateur doit trouver sa place face au paysage. Il peut s'y sentir comme englobé par un foisonnement de nature, ou être face un horizon et même plonger son regard dans une image déformante.

# SOUS LES PAUPIÈRES D'HÉLÈNE MUHEIM

Anne Malherbe_ 013


Les paysages oniriques d’Hélène Muheim, récemment présentés à la galerie Maïa Muller, sont réalisés avec de l’ombre à paupière, ce qui contribue à expliquer leur extraordinaire velouté. Cependant celui-ci vient aussi d’ailleurs : je ne peux m’empêcher d’imaginer la douceur infinie avec laquelle l’artiste étale et nuance ses couleurs le long des méandres du dessin, comme si elle poursuivait longuement une pensée très lointaine et qu’elle tentait de cerner, entre les courbes et les plissements, une présence ou une sensation intensément désirée, qui se dérobe à chaque fois, avant même d’avoir été complètement saisie. Cette quête prend corps en utilisant certaines ressources formelles de Léonard de Vinci, du paysage maniériste, du romantisme, qui leur confèrent à la fois leur complexité et leur ambiguïté : les formes, mouvantes, se déversent les unes dans les autres, tandis que la matière paraît imbibée d’eau, à deux doigts de l’engloutissement. Les contours de ces paysages affectent également ceux ceux des pierres de rêve. Ils en ont aussi la minéralité instable,proche de l’élément liquide.
Ce qui fait leur beauté , c’est qu’ils se tiennent sur le fil entre une minutie raffinée et la possibilité d’un abandon total dans la matière.Une langueur mélancolique s’y diffuse — celle qu’on peut ressentir en abaissant ses paupières, juste avant de sombrer dans le sommeil. Un peu différent du reste, et qui m’a beaucoup touchée, cet arbre, fragilisé par ses lacunes — mais des lacunes porteuses de lumière.




Portrait, extrait du film « Le Dessin Quotidien #1 »
Ce film présente, dans l’intimité de leur atelier, les huit artistes de cette exposition, qui prennent la parole sur leur besoin de dessiner et de produire de l’art au quotidien. Avec Jennifer Mackay, Vincent Corpet, Yves Helbert, Hélène Muheim, Sophie Lebel, Laure Forêt, Horacio Cassinelli et Joëlle Bondil.
Réalisation : Jérôme Le Goff et Frédéric Tran – Musique : Rubeck

# BIOGRAPHIE


Hélène Muheim vit et travaille à Montreuil. Franco-suisse, elle passe son enfance entre les montagnes et le Lubéron, à l’Abbaye de Sénanque, monastère cistercien et pôle culturel, où des artistes plasticiens, des musiciens, des sociologues ou encore des théologiens ont croisé son chemin et probablement influencé son parcours. Rapidement, après les Beaux-Arts, elle expose ses peintures, conçoit des installations in-situ, et simultanément, fascinée par les nouveaux médias, elle crée vosdesirs.org, un espace pour ne rien faire, terrain d’expériences graphiques et poétiques.
C’est par ce tracé numérique qu’elle retrouve le plaisir originel du dessin. Elle y consacre dorénavant toutes ses recherches, attirée par cette fragilité et ce début à tout. Ayant eu très tôt le privilège de «regarder des bouts du monde par-delà les nuages, d’en percevoir l’immensité, et l’évidente précarité de nos êtres», Hélène Muheim est allée voir plus loin. De ses voyages solitaires elle apprend du paysage à repenser notre rapport au monde et à l’image. Elle expose son travail dans des galeries à Paris, dans des centres d’art, à Rennes, au Havre; participe régulièrement au Salon du dessin contemporain, Drawing Now - expositions personnelles et collectives - et travaille actuellement sur divers projets d’expositions institutionnels (Paris, Londres, Corée du Sud).

Expositions personnelles 2017 Horizons-Paysages, Galerie Valérie Delaunay, Paris/ 2016 Pnøma, Galerie Pascaline Mulliez, Paris/ 2013 Inlassablement ce qui n’est plus, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2012 Memento Temporis, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2010 Silly old stories, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2009 Rester légère, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2000-2009 Création du site «www.vosdesirs.org», Recherches et créations autour des nouveaux médias Interventions dans des espaces virtuels extérieurs, création d’animations flash/ 2001 Gallery l’Appartement, Barcelona/ 1997 Gallery l’Appartement, Barcelona/ 1993 Espace Aldébaran, Montpellier/
Dernières expositions collectives 2017 Une île, Curatrice Pauline Lisowski, 6B, Saint-Denis/ Synthetic Landscapes, Meadow Arts, Weston Park, Angleterre/ Ailleurs dans ce corps où la nuit.. Galerie Hors Champs, Paris/ ZooCryptage, curateurs C.N Jelondanti, Biarritz/ 2016 Mauvaises graines II, Topographie de l’Art, Paris/ Ouverture, Galerie Eko Sato, Paris/ DDessin, Regards sur la Planète, Curatrice Anne Malherbe, Paris/ 2015 Dessins quotidiens, Satellite Brindeau, Le Havre/ 2014 La Petite Collection, White Project Galerie, Paris/ Mauvaises graines, Topographie de l’Art, Paris/ Open your eyes, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2013 Viens, la mort on va danser, Galerie Maïa Muller, Paris/ Graphic, PHAKT, Rennes, Curated by Anne Cécile Guitard/ 2012 drawing now, Galerie Maïa Muller/ 2011 tir groupé, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2011 le texte dans l’oeuvre, Galerie Maïa Muller, Paris/ 2010 drawing now, Galerie Maïa Muller/