ACG-pnoma

Hélène Muheim se définit elle-même comme une artiste plasticienne, certes.
Mais pas seulement. Il y a aussi cette obsession du «faire» qui renvoie à une pratique plus artisanale en ce qu’elle construit lentement une œuvre, munie d’outils clairement identifiés : le papier, le graphite, et l’ombre à paupières…
Hélène Muheim fait indéniablement partie des artistes «techniciens». Se soumettant à la lenteur et l’exigence de l’exercice, parfois jusqu’à l’épuisement physique et émotionnel. Transposant le sfumato dans cette matière veloutée, elle travaille par strates successives : graphite, ombres à paupières… Elle frotte, estompe inlassablement, jusqu’à ce que les pigments rentrent dans la peau du papier.
De ces heures interminables de travail et de recherche naissent des paysages vaporeux d’une infinie délicatesse, dans lesquels l’artiste s’approprie aussi bien les perspectives atmosphériques de la Renaissance flamande et italienne que la beauté ténébreuse des Romantiques allemands ou l’esthétique souvent macabre d’un Witkin. La puissance suggestive de ses «bouts du monde par-delà les nuages», ses contrées «empruntées, recyclées, maquillées» apaisent le besoin de nature d’une enfant confrontée au vertige enivrant des ascensions dans les montagnes suisses.
De ces émotions affleurant le papier émanent d’infinies possibilités de lecture pour le spectateur : les paysages d’Hélène Muheim peuvent suggérer un déplacement poétique, ils sont une rêverie qui évoque aussi bien l’ailleurs, un lointain peut-être exotique, que des lieux familiers emprunts de souvenirs intimes. Parfois habités d’une figure humaine ou animale, ils suscitent également une réflexion engagée sur l’idée même de la représentation du paysage et du règne sauvage.
Tel serait le versant circonstanciel de la modernité baudelairienne, juste avant que le fil ténu qui sépare le sublime de l’inquiétant ne se casse, une contemporanéité empreinte d’histoire et d’émotions, un langage artistique toujours ouvert et glissant, questionnant sans se répéter la place de l’homme au monde. Projections hors du temps, ces dessins sont des lieux dont la véracité importe peu. Il s’agit plutôt d’un refuge, un lieu de rencontre ou d’égarement.
Devenus entités autonomes, les paysages d’Hélène Muheim deviennent cette «forêt de symboles» qui recompose l’idée de Nature et s’impose comme un pur «énoncé culturel ».

Anne-Cécile Guitard
Commissaire d’exposition,membre de C-E-A Commissaires d’exposition associés, Fondatrice de l’Agenda du dessin contemporain